Friday, August 10, 2007

«Shalom brider», adieu frère

«Shalom brider», adieu frère
Hommage au cardinal Jean-Marie Lustiger, dont les obsèques ont lieu aujourd’hui à Paris.
Par Marek Halter, écrivain.
QUOTIDIEN : vendredi 10 août 2007
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Te voilà parti, frère. Dans quel Paradis es-tu à présent ? Juif ? Chrétien ? Sont-ils si différents ? Tu me manqueras. Tu étais l’un des rares avec qui je pouvais encore échanger quelques mots en yiddish, langue de nos parents âgés. Ceux de leur génération n’étant plus là et ceux de la suivante ne la comprenant pas, le yiddish devint le signe extérieur de notre complicité. Cela t’amusait, lors des réceptions officielles, d’échanger quelques mots avec moi dans cette langue comme pour montrer que nous étions, toi catholique et moi juif, les mêmes, les «passeurs» dont parlait Paul Ricœur, entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Mais en réalité tu n’avais besoin de personne pour tenir ce rôle. Tu l’incarnais à toi tout seul. Tu voulais pourtant que les «autres» comprennent l’enjeu et qu’ils le méditent. Je me souviens de cette réception au château de Versailles à l’invitation de François Mitterrand en l’honneur de Boris Eltsine, président de la Russie. Tu portais la calotte pourpre de cardinal. En m’apercevant tu t’es frayé un passage vers moi et, devant les deux dirigeants stupéfaits, tu m’as demandé en yiddish : «Comment trouves-tu ma kippa aujourd’hui ?» Nous fûmes obligés de traduire ta question en français et en russe et les deux présidents durent admettre que la calotte d’un cardinal et celle d’un rabbin avaient même forme et même signification.
Tu rêvais, frère, d’une église qui aurait vu le jour lors du premier synode, celui de Jérusalem, réuni par Jacques, le «frère aîné du Seigneur». «Ils étaient tous juifs», disais-tu, rendant hommage à celui qui était venu «non pour abolir mais pour accomplir». Tu savais pourtant que parmi tous les juifs qui, à travers les siècles, s’étaient convertis au christianisme, tu étais le seul à te réclamer des deux : «Je suis cardinal, juif et fils d’immigrés.» Tous les autres, pour justifier leur conversion, ont cru devoir nourrir à leur tour la haine des juifs prêchée par l’ancienne Eglise. Je me souviens que dans le film les Justes à propos duquel je t’avais interviewé, tu étais heureux de pouvoir dire que sous l’Occupation nazie tu fus sauvé à Toulouse par des religieux catholiques, non parce que tu étais converti au christianisme, mais parce que juif, démontrant ainsi la générosité envers ton peuple d’une Eglise qui, adolescent, t’avait ébloui. Tu me racontais un jour que tes parents appartenaient au Parti socialiste juif Bund, parti laïc. Ils n’aimaient ni rabbins ni curés. Quand il y a un an, tu as participé à un débat dans une école rabbinique de New York, tu imaginais avec humour la tête de ton père à la vue de son fils cardinal, vêtu d’une soutane, et entouré d’une dizaine de rabbins, barbes, papillotes et chapeaux noirs. Qui manifestera désormais cette vigilance fraternelle, maintenant que tu n’es plus là ? Apprenant que j’allais publier un roman consacré à Marie, la mère de Jésus, tu m’as appelé pour me demander de te passer d’urgence le manuscrit afin «de m’assurer que tu ne dises pas de bêtises», le tout en yiddish ! Tu fus ému que je prenne publiquement ton parti contre le grand rabbin ashkénaze d’Israël, Meïr Lau qui, à l’occasion de ta venue en Israël pour un colloque sur le silence de Dieu devant la Shoah, t’avait accusé d’avoir «trahi ton peuple et ta religion» et d’incarner la «voix de l’extinction spirituelle qui conduit comme l’extermination physique, à la solution finale de la question juive». Tu as maintenu ton voyage, tu as pleuré, tu as parlé et le grand rabbin s’est publiquement excusé.
Lors de notre dernière rencontre je t’ai dit que tu étais pour moi la figure la plus lumineuse et la plus tragique que je connaisse. Lumineuse parce que tu croyais sincèrement, naïvement qu’une hirondelle fait le printemps. En ta compagnie on avait l’impression que le printemps était là, même en hiver. Tragique parce que, trop intelligent, tu savais pertinemment que ton seul exemple ne suffirait pas à contredire les milliers d’ouvrages pleins de préjugés qui remplissent les bibliothèques. Jean-Paul II, que nous aimions tous les deux, son sourire, son comportement et son soutien à ta démarche, t’ont fait croire un moment que cela fût possible. L’arrivée aux affaires d’un théologien, Benoît XVI, que fidèle à l’Eglise tu as défendu devant moi a rendu ta situation plus délicate. Le retour au texte latin sans qu’il ne soit amendé au préalable des attaques contre les juifs comme c’est le cas des prières en français, pose problème.
Pour un «passeur» comme toi une nouvelle bataille commençait. Mais tu étais déjà trop fatigué pour la mener. Il était temps de partir. N’aies crainte : ce que tu as semé poussera. Nous serons quelques- uns à entretenir ce grain et à rappeler à ceux qui viendront nombreux te rendre hommage que, sur la façade de cette cathédrale Notre-Dame-de-Paris où auront lieu tes obsèques, figurent les vingt-huit rois de Juda et d’Israël, nos ancêtres. Devant eux, on dira selon ton souhait le kaddish, la prière juive des morts. Shalom brider, adieu frère. Lire aussi pages 10 et 11.

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